Historiographie : la Révolution fut-elle « libérale » ?
Ce site propose de remplacer le 14 juillet — jour d'une émeute armée — par l'une de quatre dates alternatives de l'été 1789, présentées et débattues sur la page Fête nationale ; parmi elles, le 26 août, jour de l'adoption de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, a la préférence de ce site. Cette position s'appuie sur un constat que partagent, depuis des angles très différents, plusieurs historiens : la Révolution française dans son ensemble n'a pas été une révolution libérale, au sens où on l'entend aujourd'hui (limitation du pouvoir de l'État, garantie des droits individuels) — seul un épisode précis de son parcours, l'été 1789 et la Déclaration qu'il produit, mérite ce qualificatif sans trop de réserves.
Deux lectures, l'une venue de l'historiographie française révisionniste des années 1960-1970, l'autre de l'école « autrichienne » et libertarienne américaine, arrivent à des diagnostics proches par des voies indépendantes1.
Furet et Richet : trois révolutions télescopées à l'été 1789
François Furet (1927-1997)2, figure centrale de l'historiographie française de la seconde moitié du XXᵉ siècle, et Denis Richet (1927-1989)3 publient en 1965-1966 La Révolution française (Hachette), qui rompt avec la lecture marxiste alors dominante (Mathiez, Lefebvre, Soboul) où la Révolution forme un bloc cohérent porté par la bourgeoisie montante. L'ouvrage est traduit en anglais par Stephen Hardman sous le titre The French Revolution (Londres : Weidenfeld & Nicolson / New York : Macmillan, 1970).
Leur thèse, connue depuis sous le nom de thèse du « dérapage » : l'été 1789 n'est pas un mouvement unique, mais le télescopage de trois révolutions distinctes et quasi simultanées, dont une seule relève d'une pensée politique construite :
« The peaceful revolution led by the lawyers, liberal nobles and priests at the Estates-General had failed – the revolution of Enlightenment, of which the century had dreamed, was being blocked by the king. Some other outlet was bound to present itself. [...] There was no single 'Revolution' in the summer of 1789, nor was there simply a succession of interrelated revolutions. In fact, there occurred a telescoping of three separate and nearly simultaneous revolutions which completely upset the timetable of the enlightened reformers: the revolution of the deputies at the Estates-General, the urban revolution, and the peasant revolution. Only the first was the result of responsible political thinking applied to the construction of a new society. The other revolutions were a mixture of nostalgia for the past and apocalyptic visions of the future. [...] Above all, they revealed a new aspect of the crisis undermining the Old Regime: the impatience of the populace and the violence to which it was prepared to resort. »
— François Furet et Denis Richet, The French Revolution, trad. Stephen Hardman (New York : Macmillan, 1970), p. 98.
Pour Furet et Richet, seule « la révolution des députés » aux États généraux — celle qui produit la Déclaration du 26 août — relève d'une « pensée politique responsable » directement héritière des Lumières. La révolution urbaine (l'insurrection parisienne, dont la prise de la Bastille le 14 juillet) et la révolution paysanne (la « Grande Peur » et les jacqueries de l'été 1789) obéissent, selon eux, à d'autres logiques : la peur, la vengeance, des visions « apocalyptiques » — pas le programme des Lumières.
Ralph Raico : une révolution qui n'a pas fait avancer la liberté
Ralph Raico (1936-2016)4, historien américain formé à l'université de Chicago sous la direction de Friedrich Hayek, est l'un des principaux historiens de l'école « autrichienne » à avoir travaillé sur les origines intellectuelles du libéralisme classique. Dans un recueil de ses conférences publié après sa mort, il conteste que la Révolution française puisse être qualifiée, même « fondamentalement », de révolution libérale :
« In discussing the history of liberalism, there are a number of distorting factors. One is to consider the French Revolution, even fundamentally, a liberal revolution. Yes, in the end, there were some liberal reforms made. Religious toleration, for instance, and equality of classes before the law. But these were reforms that were in the cards. These were reforms that the French monarchy was edging towards — it was not going to happen in two years. On the other hand, what did the French Revolution do? It brought in twenty-five years of war that only ended at Waterloo, so it put back reform in many respects. You have to ask yourself whether the quickening of the pace of reform, of the necessary and liberal reforms, was worth what they had to go through. »
— Ralph Raico, The Struggle for Liberty (Auburn, AL : Mises Institute, 2025), p. 62.
Son argument, en substance : la monarchie évoluait déjà vers la tolérance religieuse et l'égalité devant la loi (l'édit de tolérance de 1787 en est un signe), si bien que la Révolution n'a pas créé ces réformes libérales mais seulement précipité leur calendrier — au prix de vingt-cinq ans de guerre européenne (1792-1815) dont le bilan, selon lui, doit entrer dans le calcul.
Raico relève aussi que la Déclaration elle-même est en retrait par rapport au Bill of Rights américain :
« We further see the lack of liberalism among the revolutionaries in the fact that the French revolutionaries' 'Declaration of the Rights of Man and of the Citizen' is in no way as unequivocal as the American Bill of Rights. The French declaration says, for instance, there shall be freedom of thought, even for religion, 'within the limits of the law.' They never got to the American point [as shown by the American Bill of Rights], which was that Congress shall make no law regarding the establishment of a religion or prohibiting the free exercise thereof. »
— Raico, Struggle for Liberty, p. 62.
De fait, l'article 10 de la Déclaration de 1789 protège la liberté d'opinion, « même religieuses », mais seulement dans la mesure où son exercice « ne trouble pas l'ordre public établi par la loi » — une clause de réserve légale que le premier amendement américain (1791), rédigé de façon absolue (« Congress shall make no law... »), n'a pas<sup id="ref-note-article10">5. Voir le texte intégral de la Déclaration sur ce site pour comparer les deux formulations.
Pourquoi cette question compte pour le 26 août
Furet-Richet et Raico écrivent depuis des traditions presque opposées — les uns depuis l'histoire sociale française post-marxiste, l'autre depuis l'école autrichienne et le libertarianisme américain — et pourtant ils convergent sur un même partage : à l'intérieur de la Révolution, tout ne se vaut pas également au regard de la liberté individuelle. Ce site en tire une conséquence directe pour le choix d'une fête nationale<a href="#note-fete">6 : le 14 juillet commémore l'épisode que Furet et Richet eux-mêmes distinguent de la « pensée politique responsable » des députés — l'insurrection urbaine, un acte de violence populaire, non un texte de droit. Le 26 août commémore au contraire le produit de cette « pensée politique responsable » : la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, document que Raico juge lui-même en retrait par rapport au Bill of Rights américain, mais qui reste, de tous les actes de l'été 1789, celui qui énonce explicitement des droits opposables à l'État.
Notes
- Raico et Furet/Richet ne se citent pas mutuellement dans les passages retenus ici : le rapprochement, ainsi que les extraits eux-mêmes, sont empruntés à Ryan McMaken, « Why the French Revolution Was Not a Libertarian Revolution » (Mises Wire, 20 août 2026), qui les rassemble et les commente — repris ici parce qu'ils éclairent directement, sur ce site, le choix d'une date autre que le 14 juillet pour la fête nationale. ↩
- Furet dirige des études à l'EHESS et devient, le 20 mars 1997, le seul des trois historiens cités sur cette page élu à l'Académie française (au fauteuil de Michel Debré) ; il meurt le 12 juillet 1997, avant d'y être officiellement reçu. Voir sa notice sur Wikipédia, sa notice d'autorité sur IdRef, et sa biographie sur Encyclopædia Universalis. ↩
- Richet enseigne à la Sorbonne puis à l'université de Tours, avant de rejoindre en 1968, sur l'invitation de Fernand Braudel, la VIᵉ section de l'École pratique des hautes études (devenue EHESS en 1975), où il travaille avec Furet sur l'histoire de la Révolution française. Il n'a pas de profil à l'Académie française : voir sa notice sur Wikipédia, sa biographie dans le Dictionnaire prosopographique de l'EPHE, et sur Encyclopædia Universalis. ↩
- Raico obtient sa licence au City College of New York, puis assiste, encore étudiant de premier cycle et sur une présentation de la Foundation for Economic Education, au séminaire de troisième cycle de Ludwig von Mises à la New York University ; il soutient ensuite son doctorat à l'université de Chicago sous la direction de Friedrich Hayek, et enseigne comme professeur d'histoire à Buffalo State College. Historien américain, il n'a pas de profil à l'Académie française : voir sa notice sur Wikipedia, en anglais (aucune version française n'existe à ce jour), et ses profils institutionnels sur le Mises Institute et sur l'Independent Institute. ↩
- Article 10 de la Déclaration : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » Premier amendement de la Constitution des États-Unis (1791) : « Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof [...] » — comparaison faite ici, pas dans la citation de Raico, qui ne reproduit que la clause française. ↩
- Voir la page « Fête nationale » pour la position complète du site — dont la proposition d'une commission nationale chargée d'arbitrer entre quatre dates candidates de 1789, le 26 août ayant la préférence de ce site. ↩
Sources
- Ryan McMaken, « Why the French Revolution Was Not a Libertarian Revolution », Mises Wire, 20 août 2026 — source des citations de Raico, Furet et Richet reprises sur cette page.
- François Furet et Denis Richet, The French Revolution, trad. Stephen Hardman, New York : Macmillan, 1970, p. 98 (édition française originale : La Révolution française, Paris : Hachette, 1965-1966).
- Ralph Raico, The Struggle for Liberty, Auburn, AL : Mises Institute, 2025, p. 62.
- Texte intégral de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sur ce site.
- Fête nationale — la pétition : la proposition de ce site (commission nationale, quatre dates candidates) que cette page d'historiographie vient étayer.